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(15-20 Juin
2002
AU JOUR LE JOURNAL VOYAGE EN COLOMBIE AVEC JULIEN BLAINE
THE-GOING-AWAY-SURPRISE-PARTY FOR STEVE AND IRENE
Julien Blaine me propose par téléphone le soir du mardi de remplacer au pied levé Joëlle Léandre pour une série de concerts à Bogota et Medellin. Départ précipité samedi 15, soit quatre jours plus tard. Joelle vient de déclarer forfait. Je ne sais pas exactement ce qui s'est passé. Sa décision est irrévocable. Elle ne viendra pas. Si je refuse de la remplacer la tournée sera définitivement annulée. J'hésite. Durand les six jours de ce périple j'avais des engagements importants sur plusieurs projets parisiens. Finalement j'accepte. Je passe toute la journée du jeudi à négocier la suppression de piges à la télé ainsi que mon absence à la soirée de préparation de Human Art prévue jeudi 20, tâche facile. Moins aisé est d'annoncer à Benjamin Barouh l'annulation de ma prestation solo prévue au "Chemin du Montparnasse" pour la grande fête de l'été organisée mercredi 19 par Saravah. Quasiment impossible semble être de négocier mon absence à la fête en hommage à Steve Lacy et Irène Aebi que j'organise le mardi 18 à l'Atelier Zéro-Un avec Vincent Lainé et Andréa. Quel symbole malencontreux de ne pas être présent ! D'autre part comme ancien élève de Steve, mon absence peut être positive. Je joue en tournée ce qui prouve que son enseignement ne fût pas inutile… Avant de partir je laisse un "Hommage to Steve Lacy with one mistake" J'installe sur le grand mur de l'atelier les 90 pochettes de 33 tours gravés par Steve et collectionnés par Vincent. Cela donne une splendide fresque d'environ cinq mètres sur deux. C'est la même idée que "Glue Pack Vinyle Mix" réalisée deux ans plus tôt au même endroit. Finalement Marie-Jo prend le relais dans l'organisation de cette fête. Ce fût une très grande réussite. J'ai téléphoné de Colombie vers une heure du matin, heure de Paris et j'ai tout de suite compris que mon pari était gagné. Marie-Jo était enchantée et Steve était à la fois ému et joyeux. "The going-away-surprise-party for Steve and Irene" avant leur départ définitif pour les USA était réussi. De l'avis général le feeling était tendre et doux. Le contraire de la soirée pour crétins branchés ce qui est rare à Paris. Il y avait une majorité d'amis de Steve et d'Irène dont nombre de fantastiques musiciens. Il y a eu une jam session de rêve. J'ai quand même bien regretté de ne pas être avec eux ! Tout de même j'aime l'idée de cette sorte d'absence fantomatique. Je me prends à penser que ma présence n'était pas nécessaire puisque la soirée était absolument réussie. Marie-Jo m'a dit que c'était la plus belle soirée auquel elle avait participé ! http://www.parisiana.com/announce_lacy.html
Les vols transatlantiques sont les laboratoires de la société du spectacle. Chaque voyageur de l'Airbus est installé devant son écran plat vissé en face de son siège. On se croirai dans un bureau ! Il choisi entre 9 films, 16 chaînes de télé bidons, des jeux vidéos ou des programmes musicaux classés dans le style "Air France" : Musique classique, Airs d'opéra, Jazz, Faust de Robert Schumann, Variété, Toutes les musiques, Chanson française, NRJ sélection, Relaxation, Les jeunes amis, Japon, Amérique latine, Musique tropicale, Musique d'Afrique, Musique country, Moyen Orient. Un autre programme calcule en permanence la position de l'avion sur le globe terrestre, avec hauteur, vitesse et température extérieur. Un chef d'œuvre de technologie. Tout va bien à 36000 pieds au dessus du sol. L'alcool soûle plus facilement en altitude. Et hop ! Je renverse mon verre de cognac sur mon pantalon. Rien ne va plus ! Je croit tout maîtriser et soudainement je ne me sens pas bien, coincé entre plusieurs rangées de voyageurs. La société du spectacle fragilise l'individu. Les voyageurs sont transformés en grands enfants perdus au moindre problème. Ils jouent avec leur écran tactile et ils se tiennent tranquilles grâce à "l'entertainment" généralisé. Je vérifierai la validité de cette assertion lors du voyage de retour. Le système de distribution d'image est plus ou moins en panne et les voyageurs avaient tendance à se dissiper, à chahuter et à s'agiter de toutes les manières possibles dans la carlingue de l'avion.
Arrivée à Bogota. Nous sommes installé au "Morrisson Hotel". Symbole tout à fait involontaire du meilleur disque des "Doors". Le séjour s'annonce sous les meilleurs hospices. Cinq étoiles. Porte ouverte sur le grand confort. Le personnel est extrêmement souriant sans être affable. Le chasseur se fait appeler Jimi ! La nuit tombe. Nous allons manger dans un très chic restaurant italien de la "Zona Rosa" à côté de notre hôtel. Nous retrouvons à une table voisine une hôtesses de l'avion que nous venons de quitter. Elle est formidablement belle et violemment sexy. Elle est accompagnée du steward qui l'enlace amoureusement. Les métiers du ciel ! Nous les saluons en rigolant et nous rentrons nous écrouler dans notre chambre du "Morrisson Hotel". Avec le décalage horaire la journée aura durée 36 heures. Je me sens très bien. Confortablement installé sur mon lit je devine en rêve la voix de Jim. La ville est perchée à 2600 mètres d'altitude. Elle est vantée comme plus près des étoiles. Pour moi ce sera un "Stardust bien swingant" et non un cantique comme "Plus près de toi mon Dieu". Cette altitude crée un climat tempéré et agréable. Très vite on ressent une sorte d'oppression. Un léger ralenti cardiaque. On trouve dans toutes les coulisses des théâtres de Bogota des masques à oxygène en cas d'effort trop violent. Nous avons 48 heures pour éponger le décalage horaire et nous adapter aux conditions climatiques avant le concert. Le dimanche est consacré à la visite de l'ancien quartier colonial de Bogota nommé "Candelaria". Sylvie, une sympathique architecte suisse vivant ici avec mari et enfants nous guide à travers la ville. Elle nous fait visiter l'intérieur des maisons qui cachent leurs secrets au passant des ruelles. Toute l'Amérique latine ! Discrétion à l'extérieur. Magnificence de patios ombragés ouvrant sur une végétation exubérante à l'intérieur de riches demeures. http://www.chez.com/candelaria/pages/accueil.htm .Nous désirons photographier une statue d'un Christ ressuscité dans une église. Interdiction formelle des gardiens. Julien tient cette réflexion dont il a le secret. "Tant pis, tout ce qui ne fait pas trace fait mémoire."
Le soir nous dînons avec l'attaché culturel de l'ambassade. Monsieur Alain Millot. Restaurant mexicain. Lumière tamisée. Public composé d'étudiants riches et de couples qui s'embrassent fougueusement. Nous bavardons de choses et d'autres. Alain me demande incidemment ce que je fait en musique. Je lui répond abusivement que j'en ai pris plein la gueule. Je m'engage dans des explications filandreuses sur les malheurs du musicien en avance sur son temps. Non seulement c'est prétentieux mais c'est idiot. Julien est furieux. Il dit justement que la vie de poète ou d'éditeur d'une revue comme Dock(s) est encore moins évidente que celle de musicien. Pourtant il s'en sort brillamment et il trouve tout formidable ! Tout ce qui lui arrive est forcement génial et extraordinaire. C'est du baratin, mais du baratin salutaire… Pourquoi ai-je besoin de me mettre à pleurnicher sur mon sort. C'est nul ! Nous sommes au début d'une superbe tournée et je tient des propos misérables. J'ai tort. Je vais essayer de bien retenir la leçon. L'attaché culturel a bien réagit. Il ne m'accable pas. Il comprend l'angoisse et l'amertume des artistes en prise à de multiples difficultés. Cette angoisse est comme une maladie. La crise peut survenir à tout moment comme une crise d'asthme ou de diabète.
La végétation de Colombie est représentative de 60% de la bio diversité mondiale. Le pays est situé entre le tropique et l'équateur. Extrême chaleur près de la mer et climat tempéré dans les grandes villes situées dans les montagnes. En plus de la salsa on trouve la musique "Vallecano". C'est une musique typiquement latine dont l'accordéon est l'instrument soliste. La légende rapporte que des marins allemands échoués sur les côtes de Santa Marta avec leur accordéon ont essaimé cette belle musique populaire. J'aime cette histoire ! Dès mon retour à Paris je vais me jeter sur "Cent ans de solitude" le roman de Gabriel Garcia Marquez. Le plus grand écrivain colombien.
Nous sommes invité à déjeuner par le conseiller culturel de l'ambassade. Monsieur Jacques Gomez. Très belle maison avec vue panoramique sur Bogota. Nous sommes une douzaine de convives. Tous des hommes. Costard cravate et chaussure bien cirée. Tous des fonctionnaires culturels du ministère des affaires étrangères ou des Alliances Françaises. Tous décident de faire tomber la veste ensemble. Je regarde sans les voir toutes ces vestes de couleur raisonnables disposées côte à côte sur un banc. L'ambiance est sympathique. L'hôte fait preuve d'un humour de bon aloi pour casser le cérémonial. Il offre de très bons vins et une cuisine légère et savoureuse. Une petite sieste et nous partons pour l'université donner notre premier concert à Bogota. Nous avons fait 8500km pour deux concerts payés chacun 750 euros. L'organisation de l'Alliance française et de "La mission culturelle de Colombie" (Ministère des Affaires Etrangères) est parfaite. Elle a été relayé à Paris par l'efficace agence "Artis Diffusion". Le concert est donné dans le très bel auditorium de 350 places de l'Université de musique de Bogota. La salle est comble. Julien utilise un micro cravate sans fil malheureusement mal réglé. Quand à moi, je joue acoustique. La salle résonne à merveille. Elle est vraiment destinée à la musique et possède un orgue de taille moyenne en son centre. Nous secouons les tympans de nos auditeurs francophones et francophiles. Je joue du saxo alto, de la cornemuse et de la clarinette basse. Julien est absolument extraordinaire et grandiose. Il joue très juste avec beaucoup de puissance. La première pièce est l'hommage à Gherasim Luca, puis "la langue n'a pas d'os", et une suite sans titre sur la vieillesse. Ensuite nous présentons "le chant du moulard", la grande suite "Opoêm-Ora" et "l'abécédaire de la douleur". Pour terminer nous jouons pour la première fois ensemble cette fantastique performance "La poésie est éternellement morte." Julien hurle son texte, torse nu avec un poulet sanguinolent enfilé à chaque pied. Comme des chaussons de chair. Il se donne à voir comme une allégorie expressionniste ou comme le "Chronos" de Goya. Grand succès. Notre prestation aura duré environ 55 minutes. Après le concert nous mangeons au restaurant français de Bogota. Le président de la république sortant, installé juste à côté de nous sert la main de notre poète marseillais.
Arrivée à Medellin mardi. Nous voyageons en avion car l'autoroute est pratiquement désert. La guérilla pratique ce qu'ils appellent "la pêche miraculeuse". Ils bloquent la route au hasard et prennent les automobiliste en otage. On peut se retrouver coincé six mois ou un an à suivre de force des guérilleros qui rançonnent le pays. Il fait assez chaud ici. Nous mangeons dans un restaurant typique très agréable avec force jus de fruit et toit en palmier. Nous sommes accompagnés par le dynamique Nicolas. Il est marié avec une fille d'ici. Il possède une collection de chemises très élégantes et il travaille comme coopérant à l'Alliance. Le soir nous nous rendons à une soirée organisée par l'association des commerçants appelée Uniccom "Los centros comerciales que si saben precios" Au programme une interprétation totalement kitsch des Carmina Burana de Carl Orff. Le chœur et l'orchestre "Estudio polifonico de Medellin" et "Orquestra filarmonica de Medellin" dirigé par Alberto Correa. L'orchestre commence par l'hymne national puis par l'hymne régional. Ensuite nous avons droit à un chapelet interminable de présentation commerciales. On croirait une vraie composition Fluxus. Les musiciens d'un grand orchestre symphonique absolument silencieux écoutent avec une attention soutenue des litanies commerciales à la gloire de doctor machin, responsable du supermarché "Americas" puis du doctor truc etc. Cette pièce hautement conceptuelle de manière involontaire dure une bonne demi heure.
Angela la charmante conservatrice adjointe du "Muséo d'Antioquia".nous fait l'honneur d'une visite guidée le mercredi matin. Les œuvres sont exposées avec une grande intelligence. La collection est composée majoritairement de donations.On ne voit que des œuvres d'artistes d'Amérique Latine. Des petits maîtres extrêmement intéressant dans leur empathie avec les courants de l'art européen des trois derniers siècles. Une salle est consacrée à quelques belles pièces d'art précolombien. La salle destinée à l'art contemporain est louée à une émission de télé nommée "PopStar" comme chez nous. Le Musée à besoin d'argent et on peut voir dans le patio central des minettes se trémousser en prévision de l'enregistrement. C'est vraiment contemporain ! Ensuite nous mangeons dans le très bon restaurant "Botéro" installé dans le Musée. Angela nous entraîne, en guise de pousse café, dans l'atelier de restauration et de stockage des œuvres dans le sous sol du musée. Elle nous sort un énorme paquet de photos de son ami Jésus Abad Colorado. Elle déclare "Ce n'est pas un bon photographe, c'est le meilleur." Il photographie la guérilla, la contre guérilla, l'armée et surtout le malheur de ces temps désastreux pour la Colombie. Le malheur inscrit sur les nobles traits des paysans et des pauvres vivant dans les campagnes. Je me souviens d'une photo d'un jeune guérillero ouvrant des cercueils à la recherche du cadavre de ses parents. Chaque photo possède cette même tonalité dramatique. Nous avions tous les larmes aux yeux. Angela dit "Les européens trouvent les colombiens exotiques jusque dans leur façon de mourir !" Silence. Julien exprime discrètement ce que je pense. "Nous sommes des européens futiles. Nous avons intérêt à bien jouer ce soir !"
Deux articles avec des photos du poète annonçaient notre concert de ce soir dans les deux quotidiens de Medellin. Avec le changement de date, l'annulation puis le changement de musicien, toutes les possibilités d'erreur étaient présente. Elles n'ont pas tardé à se manifester. Monsieur André de Ubeda, le dynamique et passionné directeur de L'Alliance avait cru bien faire en choisissant le théâtre de 700 places de l'auditorium de l'université "EAFIT" en lieu et place du délicieux petit théâtre de "Alianza Francesca" située "Parque San Antonio". Une partie du public prévu n'a pas été prévenu à temps et c'est devant une salle à moitié vide ou à moitié pleine que nous avons joué. Le premier jour de notre périple je me plaignais d'être fatigué. Julien me répondais avec son aplomb habituel qu'il sera bon à Bogota et moi à Medellin. C'est ce qui c'est passé ! J'ai eu toutes les peines du monde à me concentrer et à retrouver le son de mes instruments. Je me suis levé à 7 heures du matin et je me suis jeté sur ma clarinette basse pour jouer quelques notes triple piano dans ma chambre d'hôtel. L'après-midi j'ai fait une balance acoustique de deux heures dans le théâtre en présence de la seule femme de ménage qui époussetait consciencieusement chaque siège. J'étais juste près pour jouer correctement quelques minutes avant le début du concert. Le micro cravate sans fil de Julien était dramatiquement mal réglé. Il n'y avait pas d'ingénieur du son. Seulement un brave type qui ouvrait les portes, allumait les lumières et appuyait au hasard sur n'importe quel bouton de la console de sonorisation. Bref ! Je peux dire sans forfanterie que j'ai rarement autant assuré que lors de cette soirée. Pour une fois j'ai été bon. D'ailleurs en général, je suis toujours bon dans l'adversité. Ceci dit, Julien était absolument excellent comme à son habitude et nous avons laissé un très bon souvenir à nos auditeurs.
La Colombie est un pays très riche. Un pays à l'avant garde du monde contemporain. Ce n'est pas un pays du quart monde, ni du tiers monde, ni même la moitié du centre du monde. C'est une nation composée d'îlots de prospérité incroyable au milieu d'une campagne livrée aux différentes guérillas, narco-trafiquants, paramilitaires et violents messagers de la misère. Je comparerai volontiers cette situation à celle de la Californie. Une minorité de riches barricadés dans des palais défendus par des milices contre une majorité de pauvres de toutes les races possibles. Le territoire se réduit de jours en jours. Certains quartiers pauvres surplombant Medellin sont actuellement contrôlés par une de ces guérillas, reine de la misère. Après le concert j'ai une conversation avec Rita, la femme du directeur de l'Alliance française qui donne une réception pour notre départ. Je lui dit que cette situation représente pour moi l'échec du marxisme et des guérillas voulant défendre les prolétaires et paysans. Elle me dit que c'est plutôt l'échec du capitalisme incapable de faire régner un ordre plus ou moins républicain. Effectivement tous ces splendides bâtiments, piscines et autres signes extérieurs de richesse sont encerclés par le désastre politique et économique. La belle vie est démentie par le siège permanent des guérillas ! Le bonheur est sous surveillance. Le malheur est surveillé. Les cercles concentriques de richesse excentrique sont clôturés et défendus contre la majorité des pauvres. Luxe, calmants puissants et volupté.
 

Installation à l'Atelier Zéro-Un "Hommage to Lacy with one mistake" de Etienne Brunet avec la collection de disques 33 tours de Vincent Lainé pour la "going-away-surprise-party for Steve and Irene" avant le départ définitif de nos amis pour Boston. (Photo Daniel Adric)